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Deux heures après la fin du monde

Il se fait tard. Je veux dire, sur l’horloge de la fin du monde. En janvier, elle avait été avancée à minuit moins deux minutes et demi ; avec la décision de Trump sur l’accord de Paris, on se situe désormais un peu après deux heures du matin. Or rien de bon n’arrive jamais après deux heures du matin, mais ça personne ne s’en soucie, à part Ted.

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Typoème

J’ai mis des capitales aux accents dramatiques,
Des guillemets pointus, serre-mots chevronnés,
Une brassée de signes pour marquer la rythmique
Et de beaux caractères aux jambes élancées.

J’ai aligné les glyphes, astérisques et cédilles,
Soigné les ligatures, les pleins et les déliés,
J’ai défait et refait à mes risques et périls,
Poussé, poli, rangé, fourbi, tendu, créné.

Typographe amateur du tiret cadratin,
Pris de soif, ô malheur ! j’en ai bu un demi ;
J’ai perdu les pédales et suspendu les points,

Étouffé les espaces, coupé les insécables,
J’ai avalé la fine avec un trait d’esprit,
Fermé la parenthèse et roulé sous la table !

Réécrire le monde

J’ai une idée. Elle est à moi ; non, mieux : elle est en moi. J’y ai passé tellement de temps que je m’y retrouve complètement. Elle est confortable cette idée, c’est du sur-mesure. Pas de couture qui craque, de murs à pousser, rien à élaguer.

J’ai une idée ; je l’écris. D’un coup, tout se tend : les coutures craquent, les murs se déplacent, les herbes poussent et les arbres tombent. Pendant un instant, ces métaphores elles-mêmes se contractent : impossible d’habiter dans une idée qui s’extériorise, ce serait comme vouloir tisser du mercure… et la science reprend ses droits sur mon imaginaire. Car l’écriture, c’est le chaos de la matière : mon idée se fragilise, se cristallise, explose, s’évapore et précipite. Je ne sais plus où j’en suis, je n’arrive plus à suivre. Suis-je toujours mon idée ? Ambigüité de l’écriture, qui sert aussi bien à générer de l’entropie qu’à tenter de la réduire. J’écris, je décris, je réécris. Mon idée finit par se stabiliser en mouvement, comme un électron sur son orbite, comme l’avant-dernière goutte qui vient remplir le vase, comme un anticyclone dans un verre d’eau.

J’ai une idée ; je l’écris ; je la publie. Car elle ronronne avec tant de quiétude sur sa petite trajectoire interne que je m’y sens à nouveau bien. Je me perche tout en haut de mon idée pour voir loin, loin au-delà de l’île à laquelle je l’ai amarrée. Oui, dans cette métaphore je ne sais pas trop si je suis sur une île, dans un arbre ou un bateau, mais après tout un bateau ce n’est qu’un arbre qui a décidé de quitter son île et de prendre la mer. Peu importe : je vois loin ! Oui mais… d’où ? Où suis-je au juste ? dans mon idée ? dans ma tête ? Qu’est-ce que c’est que ce bateau, cet arbre, cette île ? Je m’y sens bien aussi, on dirait une poupée russe faisant pile la bonne taille pour que mon idée s’y imbrique. Un lieu dans un lieu.

J’ai une idée. Dès cet instant, elle est déjà plus ou moins ailleurs, parce que la pensée pure n’existe pas : mon idée est dans l’article que j’ai lu il y a un instant, elle ricoche dans le livre que j’ai lu il y a trois ans, elle accroche à la conversation que j’ai eue la semaine dernière, elle soulève de vieilles questions dans le lit de ma mémoire. Inutile de la retenir : ma pensée est distribuée, dispersée, ventilée aux quatre coins du savoir. J’ai une idée coincée entre tout ce que j’ai oublié depuis ma naissance et tout ce qui va me venir à l’esprit avant de mourir. Et la matière de mes idées, ce vaste réseau est tissé par l’écriture. Oui, l’écriture permet de tisser du mercure. Et cela donne un pouvoir immense… Posée au bon endroit, une idée peut changer la face du monde. Mais ce n’est pas le but de mon idée, je ne cherche pas à briser les lois de la physique, juste un endroit pour la poser, m’en éloigner et la regarder d’un peu plus loin. Alors je la mets sur le Web.

Certes, sur le Web on trouve surtout les simples maillons décérébrés d’une chaîne médiatique qui déraille, cailloux que nous jette à la figure un Petit Poucet en roue libre. Mais le Web est aussi une toile de gens qui écrivent pour dire des choses et pas pour construire un évènement. Peu importe si nous avons du mal à nous faire entendre ou qu’on nous dit d’aller nous faire voir. Et malheureusement, il faut se battre contre toutes les tentatives de restreindre notre capacité à écrire sur le Web. Ce Web social dans lequel on peut écrire sans même avoir à coder pourrait être le paradigme chaotique dans lequel se tisse la matière des idées, en toute liberté. Au-lieu de cela, il me fait penser à ces presses carrées dans lesquels les Japonais font pousser des pastèques : peu importe ce que vous pensez, du moment que vous nourrissez les algorithmes par votre écriture ; le fait même de produire des idées fait tourner la roue qui actionne le pressoir. Difficile de rester changeant quand tout le système d’écriture a pour but de faire de vous un cube. Le Web a du potentiel mais si l’agora semble plus vaste, les entraves sont toujours là, toujours aussi réelles et plus insidieuses qu’autrefois.

Or le médium est le message ; et avec le Web, le monde devient le médium. Nous vivons dans un monde écrit, inventé à la fois sur le papier et sur les écrans. Il ne tient donc qu’à nous de hacker ce monde par son système d’écriture. Il nous revient d’écrire nos journaux et de fabriquer nos livres, d’assembler nos propres cartes, projeter nos propres images. Changer le monde en faisant passer un message, en posant une idée au bon endroit. Alors dès que j’ai une idée, j’essaye de l’écrire. Si elle prend forme, je la publie. Je ne changerai peut-être pas le monde, mais j’ai la ferme intention de le réécrire un mot après l’autre, et d’enseigner à d’autres comment faire pareil.

Voilà une bonne idée. D’ailleurs je l’ai écrite et publiée. Vous venez de la lire. Elle n’est donc plus seulement à moi…

L’imparfait de l’injonctif

Quinze jours, c’est à la fois énorme et rien du tout ; à peine le temps de s’asseoir sur un caillou et de réfléchir. J’espère que les gens arriveront à se poser pour cogiter durant cet entre-deux-tours infernal, mais si j’en juge par la quantité de personnes qui se comportent comme des poulets sans têtes depuis dimanche dernier, c’est mal parti. Après le service obligatoire la semaine dernière, j’ai fait une poussée d’urticaire en lisant les contorsions cervicales des futurs abstentionnistes de deuxième tour cherchant à expliquer leur position. Pierre-Emmanuel Barré leur a pourtant donné l’exemple dans sa chronique censurée : je ne veux pas voter pour untel parce que je ne suis pas d’accord avec son programme, point. C’est succinct (et dans le cas de Barré, habillé de manière brutale et drôle) et ça suffirait amplement à expliquer une abstention ou un vote blanc. Hélas, il y a des gens qui ne peuvent pas se contenter de faire simple et qui redoublent d’arguments foireux pour essayer de justifier leur décision de manière logique, stratégique ou philosophique. Ça ne marche pas du tout, ça m’énerve prodigieusement et je me suis fait les dents sur un petit florilège de phrases piochées ça et dans Le Monde.

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Bruits de bottes

Les arguments en faveur du rétablissement de la conscription m’ont causé un claquage de synapse lorsque j’ai essayé d’en débattre récemment. Depuis, j’ai lu les programmes dans le détail et épluché un paquet d’articles et d’interviews, bref, j’ai remué une mélasse peu ragoûtante qui a fini par alimenter un golem carrément affreux. Il me donne la réplique dans cet article, sympathique cataplasme pseudo-interactif que j’ai imaginé intervenir dans ma réflexion— en fait c’est plutôt que je lui permets de dire deux mots pour mieux l’arroser d’insultes juste derrière. Ça ne cible personne : je vous aime tous. Et rappelez-vous que ce blog (au demeurant très peu lu) a pour seul objectif de faire rire deux personnes, moi quand je l’écris et ma mère quand elle le lit le lendemain.

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